vendredi 7 novembre 2008

Vieilles pierres, équitation et cactus hallucinogène

J'ai quitté San Luis un peu tard mardi, et ai suis partie pour Matehuala, petite ville mortelle à deux heures de bus; là, j'ai dû attendre près de trois heures que le bus pour Real de Catorce arrive. Je suis allée faire un tour, mais ce trou était déprimant... J'ai quand même pris ces deux photos sympas dans un terrain vague infesté de fourmis, on peut dire que j'ai gagné ma journée.

Le bus pour Real de Catorce partait à 18 heures, je n'ai donc pas pu profiter du paysage, plongé dans l'obscurité. Le dernier tronçon de l'unique route qui mène au village passe dans un tunnel trop étroit pour le bus; nous avons donc dû en changer, nous installant pour un petit quart d'heures dans un bus plus petit. Epique, ce dernier bout! Je ne crois pas avoir été autant brinquebalée auparavant. J'adore. A ma descente, j'ai tout de suite été harponnée par un jeune type à l'air peu fûté qui m'a demandé si je cherchais un hôtel. J'aurais sans doute pu faire ma brave et me démmerder toute seule, mais je n'en avais pas envie. J'ai expliqué que je cherchais plutôt un « hostal » - on m'avait dit qu'il y en avait plusieurs - , c'est-à-dire un endroit avec un dortoir, un lieu où les gens ne sont pas isolés chacun dans son coin. Oui oui oui, m'a répondu mon guide, il y a des chambres d'hôtes etaussi des hôtels pas cher. Non non, ai-je insisté, ça n'est pas le prix qui m'importe; ce que je veux, c'est un dortoir avec d'autres gens! Oui oui. Tu parles! Je me suis retrouvée dans un hôtel, pas trop cher, certes (12 CHF la nuit, 15 avec le pourboire du gars), mais un hôtel quand même. Moi qui voulais rencontrer des gens pour aller dans le désert, c'était râpé. Enfin, au moins même si le confort était sommaire, j'ai au moins pu, enfin, me laver les cheveux et profiter d'une douche bien chaude, ce qui m'avait manqué chez Octavio.

Real de Catorce, c'est un village perdu au milieu de la sierra de Catorce, dans l'altiplano de l'état de San Luis Potosí, à 2750 mètres d'altitude. C'est une destination à la mode depuis quelques années, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le village est resté tel qu'il était lors de sa fondation, en 1779, lorsque des mineurs sont venus s'y installer, et l'ambiance y est authentique et particulière. Ensuite, on trouve facilement du peyote dans la sierra avoisinante, ce qui attire les jeunes curieux (comme moi) du monde entier. Et enfin, c'est ici qu'ont été tournée les films Le Mexicain avec Brad Pitt et Julia Roberts, en 2001, et Bandidas avec Salma Hayek et Pénelope Cruz, en 2004.

Le jeune type qui m'avait amenée à l'hôtel, Francisco de son prénom, m'a proposé un tour dans le désert le lendemain, à cheval, avec cueillette et consommation de peyotl à la clé; je lui ai donc donné rendez-vous, le matin, à mon hôtel. Pourtant, il ne m'inspirait pas grande confiance, il avait un air un peu bovin qui ne me donnait pas envie de passer la journée seule avec lui; je lui ai donc dit que je n'irais que si d'autres touristes se présentaient pour nous accompagner.

Voici quelques photos du village, de nuit.


Le lendemain matin, j'ai décidé de payer une nuit de plus à l'hôtelier, et me suis retrouvée embarquée avec lui , je ne sais comment, dans une conversation théologique. J'ai tenté de lui expliquer que je ne vivais très bien sans savoir s'il existait un dieu ou non, et que je pensais que s'Il existait pour de bon, Il pouvait parfaitement comprendre que je doute et m'accueillerait quand même dans son Paradis. Le type m'a répondu que non, parce que c'était comme pour les passeports qui permettent de voyager, il fallait être enregistré quelque part et donc avoir reçu le baptême. Dans ce cas, lui ai-je objecté, ça signifiait que si mon cheval faisait un faux pas et me précipitait, ce jour-même, dans le précipice attenant au chemin, j'irais directement en enfer? « Ay, no diga eso! », s'est-il écrié. « Vous n'allez pas mourir! Mais si c'était le cas, il y a de toute façon toujours des gens qui prient pour les incroyants et pour les criminels, pour qu'ils soient sauvés malgré tout. » Je lui ai dit que si Dieu était vraiment bon et tout-puissant, il connaissait déjà l'existence des incroyants et n'avait donc pas besoin qu'on lui adresse des prières pour les sauver. « Ah », m'a rétorqué le mec, qui connaissait bien sa petite histoire, « mais c'est que Dieu n'a pas besoin de nous, c'est à nous de demander quelque chose si on veut l'obtenir, sinon il ne donnera rien! » Ouais, ben moi je ne veux pas d'un tel dieu égoïste, merci bien. Et d'abord, comment puis-je savoir qu'il existe? Cette histoire de salvation sélective est profondément injuste! Le mec m'a répondu que Saint Paul lui aussi avait douté, et que Jésus lui avait montré je ne sais pas quoi, et bla et bla... Je l'ai interrompu pour lui faire remarquer que moi je n'ai pas vu Jésus marcher sur l'eau, et je n'ai donc aucune preuve que ce type ait existé, et encore moins qu'il ait eu un papa divin. Du coup Dieu, s'il existe, n'a qu'à m'envoyer un miracle pour que je croie en lui et accepte le baptême, ce serait équitable, non? «Mais on n'a pas besoin de miracles pour croire en lui, moi chaque matin je vois le soleil, et chaque jour Dieu me bénit de la présence de ma magnifique fille... et puis il ne s'agit pas de preuves scientifiques, mais d'un acte de FOI!», qu'i lm'a répondu, devenant tout à coup lyrique. J'ai fini par couper court à la conversation en disant que bon, ç'avait été un plaisir, mais que moi j'avais du peyote à aller bouffer.

Je suis allée me promener un peu avant mon départ pour la sierra, et ai pu profiter du village dans la lumière du matin. De nombreux coqs chantaient sans interruption, on entendait quelques ânes braire, des enfants allaient à l'école, et les pavés irréguliers, polis par des millions de pas, brillaient au soleuil. Il faisait encore un peu frisquet, juste ce qu'il fallait pour vraiment profiter de la matinée. Je me suis fait aborder par un certain Carlos, qui m'a dit qu'il serait mon guide à la place de Francisco, si je voulais toujours partir; celui-ci m'inspirait plus confiance, j'ai donc décidé de partir avec lui, malgré l'absence d'autres personnes. Il est bientôt revenu avec deux chevaux, et nous sommes partis au petit pas sur la longue pente caillouteuse qui descendait du village dans la sierra. J'ai appris que mon cheval, au poil beigeasse, s'appelait Conejo, ce qui veut dire « lapin »... Oui c'est étrange, mais c'est à cause de la couleur de sa robe; celui de mon guide, un cheval bai, se nommait, lui, Cabrito, c'est-à-dire « chevreau », pour la même raison. Ah. D'accord. Tiens, du coup je pourrais renommer ma chatte Cata « Vache fribourgeoise »...

Nous avons chevauché une heure et demi, parfois très proche du bord abrupt du chemin, traversant de tout petits villages remplis d'ânes, de chevaux et de chèvres. J'ai gentiment réhabitué mon corps au trot enlevé, appris il y a une bonne quinzaine d'année au manpège d'Onex, et ai profité du paysage aride. Malheureusement, il n'est pas très facile d'effectuer les bons réglages et de prendre des photos d'une seule main du haut d'un cheval en mouvement, celles-ci sont donc assez mauvaises.

Nous avons finalement mis pied à terre dans un endroit loin de toute civilisation et nous sommes mis à la recherche du peyotl. Ce cactus est très prisé des touristes, qui parfois passent la nuit dans la sierra, il n'y en a donc plus beaucoup dans les environs de Real de Catorce; nous avons donc dû chercher un petit moment avant de trouver les deux premiers. Moi je n'ai évidemment rien vu, il faut être habitué pour trouver ces petites taches vert-gris enfouies au pied des buissons.

J'ai d'abord mâché et avalé trois boutons, avec un peu d'eau, et c'est très amer et plutôt infect, puis je me suis assise avec Carlos pour attendre de voir ce qui se passerait. J'avais entendu trois versions différentes de ce qui pouvait m'arriver: plusieurs personnes m'avait dit que l'on se sentait infiniment bien et détendu, et que l'on avait quelques hallucinations; mais Octavio m'avait, lui, dit: « Moi j'ai fait un bad trip, parce que je me suis vu tel que je suis, sans masque; un mauvais moment à passer, mais l'expérience la plus intéressante de ma vie»; enfin, on m'avait aussi dit qu'il pouvait très bien ne rien se passer du tout. J'avais également en tête les récits de Carlos Castaneda, cet espagnol qui était parti recevoir l'enseignemetn d'un chaman en pleine sierra et avait vécu des expériences stupéfiantes avec les esprits *, mais je n'en espérais certes pas tant. Après une demi-heure, et jaugeant d'un coup d'oeil ma stature imposante, mon guide m'a dit que selon lui je faisais mieux de prendre plus de cactus si je voulais ressentir quelque chose; j'ai accepté, et nous sommes repartis scruter le sol. Nous avons finalement trouvé trois autres petits boutons, que j'ai mangés. J'étais un peu appréhensive, mais lui faisais tout à fait confiance. « Et si tu es malade, je m'occuperai de toi », que Carlos m'a dit. Chouette alors.

Et oui, j'ai assorti la couleur de mes vêtements à la robe de mon cheval, c'est ça la classe.

Nous sommes remontés à cheval, et j'ai senti mes cuisses et mes fesses hurler de douleur...je dois encore faire attention à la façon dont je m'assieds plus de 24 heures après. Bon sang, l'équitation ne faisait pas aussi mal, quand j'étais enfant! Le trajet du retour s'est passé dans le silence, et je ne sentais pas grand chose; à peine si la tête me tournait un peu, comme après une ou deux bières. De temps à autre un peu nauséeuse, mais rien de rien. « C'est normal », m'a dit mon guide, « ça prend plus de temps ». D'accord. Nous sommes finalement arrivés au village après de longs kilomètres de trot douloureux et une montée fatiguante pour les chevaux. Je suis descendue de Conejo et là, pouf, grosse chute de tension. Les paroles et le visage de Carlos se sont perdus dans le brouillard, et j'ai juste eu le temps de m'asseoir à même le sol, dans la rue, sous le regard placide de mon cheval. J'ai heureusement retrouvé assez rapidement la vue et l'ouïe, je n'avais rien de grave; d'ailleurs, cette chute de tension a très bien pu être causée par l'altitude ou par le fait que j'étais encore à jeûn.

J'ai pris cette photo de Conejo immédiatement après avoir recouvré la vue.

Flageaolante, je suis allée acheter de l'eau et suis rentrée me coucher, tremblante et grelottante, à l'hôtel. Là, j'ai somnolé en attendant de voir se manifester les effets du peyotl, masi je dois dire que mes rêves ne furent pas plus étranges que d'habitude. De temps à autres, j'ouvrais les yeux et fixais intensément la lucarne au-dessus du lit. Le soleil faisait danser des reflets dans le verre bombé, et j'ai cru y voir une armée de soldats parfaitement alignés. Je n'étais pas vraiment en train d'halluciner pour autant, je ressentais plutôt plus fortement la présence des objets qui m'entouraient. De même, le christ sur sa croix qui me surplombait était à deux doigts de se mouvoir...mais il ne l'a aps vraiment fait. Je sentais que j'étais à la limite des pleins effets de la drogue, et qu'un peyote de plus arait fait la différence. J'ai encore somnolé, et au bout d'un moment j'ai cessé d'avoir froid et ai commencé à me sentir vraiment bien, et je me suis même marrée toute seule dans mon lit.

C'est la lucarne qui surplombait mon lit. Les petites figures lumineuses bougeaient...



J'ai fini par sortir de ma chambre, six heures après avoir ingéré le cactus, et suis allée, encore un peu tremblante, dans un cyber café. Là j'ai commi l'erreur de manger du pain, qui m'est resté sur l'estomac, et j'ai finalement jugé plus prudent de rentrer, histoire de ne pas avoir à vomir, le cas échéant, devant tout le monde. La douleur s'est rapidement dissipée et m'a laissée fatiguée, mais j'ai eu du mal à trouver le sommeil et ai passé une mauvaise nuit. Voilà pour le compte-rendu détaillé de mon expérience! Je n'ai pas senti grand chose, mais je ne regrette pas d'avoir essayé; la prochaine fois, je saurai qu'il me faut au minimum sept petits boutons de peyotl pour planer.

Satisfaite, je me suis levée aux aurores jeudi matin pour prendre le bus et quitter le village. Celui-ci est accueillant, mais j'en aurais sans doute plus profité si j'avais pu y dormir chez un couchsurfeur; en l'absence de quelqu'un avec qui parler, j'ai préféré mettre les voiles. Il faut dire aussi que j'ai dépensé bien plus à real de Catorce en deux jours qu'auparavant en deux semaines, et bon sang, on s'habitue vite à vivre de peu.


Voici, en vrac, quelques photos du village.

C'est l'entrée par laquelle arrive le bus.



J'ai passé la journée à manquer mes correspondances et à m'ennuyer avec un livre chiant dans quatre bus différents, et suis enfin arrivée le soir à San Miguel de Allende, jolie cité coloniale du même gabarit que Zacatecas. Je n'avais pas vraiment prévu de venir ici, mais un couchsurfeur coréen du nom de Kal m'a proposé ed venir l'y rejoindre pour faire la fête avec des amis à lui. Ce Kal, je ne l'avais jamais vu auparavant; alors pourquoi diable suis-je allée le rejoindre ici? C'est que j'entends parler de lui depuis des semaines. Les Chihuahuenses l'avaient hébergé plusieurs jours, et Koko ne tarissait pas d'éloges à son sujet: un artiste, un philosophe, un mec génial, et il m'avait montré des photos et une vidéo. Puis, à Zacatecas, les deux frères ont également mentionné un Coréen très sympa et artiste dans l'âme qui était resté chez eux quelques jours. Un Coréen, tu dis? Il ne s'appellerait pas Kal, par hasard? Eh oui, c'était bien lui! Il faut dire qu'il doit pas y en avoir 36, des Coréens qui font du couchsurfing au Mexique. Nasul et Carlos l'ont également beaucoup apprécié, c'est pourquoi j'ai décidé que j'allais enfin rencontrer ce type que j'avais déjà l'impression de connaître un peu. Je lui ai écrit que j'avais envie de faire sa connaissance, et me voici donc à passer le week-end avec lui et ses amis à San Miguel.


* L'Herbe du diable et la petite fumée est le nom du premier volume de Carlos Castaneda, et il s'agit initialement de sa thèse d'anthropologie. Par la suite, il a encore publié cinq bouquins, faisant suite au premier et plus passionnants encore; il a en effet continué son apprentissage avec le chaman hors du contexte universitaire, et a vécu des choses surnaturelles, sans pour autant se départir de son rationnalisme initial. Je vous recommande vivement la lecture de cet auteur!

mardi 4 novembre 2008

San Luis Potosí

J'ai quitté Zacatecas dimanche après-midi, dans un de ces bus super confortables, et ai eu la surprise d'y tomber sur la fin d'un film français avec Catherine Frot en pianiste (Marion peut certainement m'aider à en retrouver le titre). Bon, je ne savais pas que le cinéma français était connu jusqu'ici... Je me suis installée confortablement pour commencer la lecture de "Thomas More's magician", l'histoire d'un Espagnol du XVIe qui a fondé des colonies utopistes au Mexique, quand il m'a semblé percevoir des bribes de conversation en allemand. Ah oui, tiens, ils passent un film allemand, maintenant, curieux... Mais plus tard, c'est du Schwytzerdütch que j'ai entendu! Abasourdie, j'ai levé la tête pour constater qu'en effet, le film en question, "Vitus", était suisse, et non allemand. Par quelle étrangeté ce film, provenant d'un tout petit pays qui ne produit que quelques films par an, a-t-il atterri au Mexique?? J'avais envie d'interpeller les autres voyageurs: "Hé, ce film est suisse, vous savez? Ce que vous entendez là, c'est pas de l'allemand, c'est notre première langue nationale! Vous entendez la différence avec l'allemand qu'ils ont parlé juste avant?" Mais je me suis contenue, et ai tenté de comprendre l'intrigue, sous-titrée en espagnol. Et je vous prie de croire que c'est une expérience culturelle assez intéressante que de lire "holá" quand le personnage dit "grüetzi"!

La ville de San Luis Potosí est située dans le sud de l'état, qui lui-même est à l'est de Zacatecas.


Arrivée à San Luis, j'ai pris un taxi jusqu'au carrefour que m'avait indiqué mon couchsurfeur, Octavio, et ai rapidement trouvé sa maison, bleue à trois étages. Il m'avait écrit: "je serai probablement en train de dormir, donc frappe fort à la porte"; sauf que bon, la porte de la maison était inaccessible derrière un grillage fermé par un cadenas. D'accord, ai-je raisonné, il est absent; je me disais bien qu'il ne serait quand pas endormi, chez lui, le dimanche du jour des morts, à 17h... Je suis donc allée manger un truc (végétarien et plein de légumes, o miracle!) et suis retournée voir. Le cadenas était toujours en place. J'ai demandé à deux jeunes cailleras s'ils connaissaient le type qui vivait là et s'il était présent, et ils m'ont dit qu'ils voyaient de qui je parlais, mais qu'ils ne l'avaient pas vu dans le coin depuis un moment. Bien. J'ai dégotté un cyber café, me suis connectée à mon compte sur couchsurfing.com et ai chercher son numéro de téléphone, que j'avais, bien entendu, oublié de noter la veille. J'ai tenté de l'appeler, mais suis tombée sur un message d'erreur. Hum...d'accord. Bon. La nuit commençait à tomber et je me retrouvais dans un quartier populaire loin du centre, sans logement et sans possibilité de contacter mon hôte. Après avoir presque oublié ma guitare, dont la fourre est remplie de thune, à côté du téléphone, j'ai finalement embarqué dans un bus qui se dirigeait vers la ville. Le chauffeur ne savait pas s'il existait une auberge de jeunesse au centre, et d'ailleurs il ne savait pas ce qu'était une auberge de jeunesse; mais il m'a laissée tout près de la place principale, bordée d'hôtels. Celle-ci grouillait de monde assistant à je ne sais quoi en l'honneur des morts; mais je ne pouvais pas vraiment en profiter, chargée de tout mon bordel. J'ai trouvé un autre cyber et me suis reconnectée pour chercher un hostal ou un truc pas cher...parce que mon guide de m**** ne propose que des hôtels et que non, je n'avais pas pensé à faire cette recherche dans le premier cyber. Mais alors que j'étais en ligne, j'ai reçu un message de mon hôte: "Où es-tu? Peut-être n'as-tu pas frappé assez fort? Je dormais, je viens de me réveiller". Rhâââ. J'ai repris un taxi, parce que j'aurais été incapable de retrouver l'endroit en transports publics, et ai débarqué, encore une fois, devant la grille cadenassée. Bon, il devait bien avoir un moyen d'entrer! Faisant le tour, j'ai tenté d'ouvrir une autre porte dans le grillage, non cadenassée, celle-ci. Je l'avais déjà remarquée lors de mon premier passage, mais n'avais pas compris que je devais la pousser au lieu de la tirer... Bref, j'ai enfin pu entrer chez Octavio, quelques heures après mon arrivée à San Luis Potosí!

Il m'a expliqué qu'il dormait à des heures quelques peu inhabituelles parce qu'il n'avait, en ce moment, rien d'autre à faire que de terminer son mémoire de licence en littérature hispanique. Tiens tiens, un lettreux! Sa situation a m'a évidemment fait penser à celle qui était la mienne il y a encore quelques mois; je me suis pourtant vite rendu compte qu'il existait de sérieuses différences entre nous deux. Tout d'abord, outre qu'il écrit son travail en espagnol et moi en français, c'est un minimum de 100 pages qu'il doit pondre, et non pas seulement 60 comme chez nous. Ensuite, le thème de son mémoire - qu'ils appellent ici une thèse - porte sur un sujet plus complexe que le mien, et plus vaste: l'esthétique, qui passionne Octavio, à propos de laquelle il a développé une théorie ambitieuse, tout seul. Et finalement, ce qui nous différencie le plus est que lui est un vrai lettreux, un pur et dur: il a assisté aux cours, peut me parler de ces auteurs que je suis censée avoir étudiés au lieu de dormir le matin, il est officiellement classé parmi les meilleurs étudiants de littérature hispaniques de l'état de Zacatecas ("oui, mais tu sais l'état est petit...") et surtout il aime écrire. Ouah. Il ne lui reste qu'une page à pondre, mais il procrastine par peur de s'être totalement planté, car il n'a rien montré de son travail à sa prof. Tiens, j'ai fait ça aussi, et ça s'est avéré être une assez mauvaise idée. Mais si lui n'a rien montré, c'est que sa prof lui a donné carte blanche, impressionnée par ses résultats, et d'ailleurs il espère parvenir à publier son essai... Pas grand chose à voir avec ma situation de ce côté-là, donc, et je suis persuadée qu'il va réussir brillamment. Par la suite, il pourrait facilement devenir investigador, c'est-à-dire, d'après ce que j'ai compris, une personne qui est payée pour faire des recherches, un peu comme un prof d'uni, mais sans les cours à donner; c'est très bien payé, mais ça ne l'intéresse pas, et il paraît que le niveau est mauvais. Non, lui veut devenir romancier, il va donc se débrouiller pour obtenir des bourses - il y en a plein ici, dit-il, offertes par le gouvernement aux lettreux pour qu'ils ferment leur gueule quant aux problèmes sociaux - et écrire. Autant dire que je suis envieuse! Ce type, c'est moi en mieux. Il a fait quelque chose de ses études là où je n'ai fait que du présentéisme - le corps était là, pas l'esprit -, et il se donne les moyens de ses ambitions littéraires quand je me contente de raconter platement ma vie sur ce blog d'égocentrique.
Quand je lui ai eu dit que je venais de Genève, Octavio m'a immédiatement demandé si j'avais lu "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen. Eh bien non, pas encore, et je sais que c'est une honte pour une lettreuse genevoise. Pour information, cet auteur du début du XXème siècle a passé la majeure partie de sa vie en Romandie et "Belle du Seigneur", qui est considéré comme un chef-d'oeuvre majeur de la littérature francophone, se déroule en grande partie dans notre belle ville du bout du lac. Octavio n'est pas Genevois, et il ne parle pas un mot de français; n'empêche que lui a lu Cohen. Bon. Dès que j'aurai terminé les deux bouquins qui m'attendent depuis des semaines - je ne lis rien quand je ne prends pas le bus -, je me débrouille pour dégotter une librairie française à Mexico City!

Nous sommes finalement sortis et avons marché une grosse trentaine de minutes jusqu'au centre ville. La façade du Templo del Carmen était illuminée, et des hauts-parleurs diffusaient de la musique religieuse, mais la plupart des gens s'étaient dispersés. Devant ma déception, Octavio m'a dit que de toute façon il n'y avait pas grand chose à voir en ville, les gens célèbrent ce jour en privé, chez eux; pour vraiment voir quelque chose, j'aurais dû aller dans un village. Ah ben tiens, personne n'aurait pu me le dire avant...?

Je ne sais pas comment ils font pour que les lumières coïncident si parfaitement avec les détails de la pierre, mais c'est vraiment beau.


Nous sommes allés manger, puis nous sommes un peu baladés au hasard des rues. Octavio voulait me montrer un bar sympa, mais bizarrement le style de musique qui s'en échappait ne ressemblait pas à ce qu'on y diffusait d'habitude. Nous nous sommes approchés pour lorgner, et des gens nous on fait signe d'entrer. Nous nous sommes exécutés et sommes tombés en pleine soirée privée, pour la célébration de l'anniversaire d'une certaine Mónica. Celle-ci nous a accueillis chaleureusement - peut-être parce qu'il n'y avait pas grand monde - et nous a offert à boire et une part de gâteau. Je n'étais pas d'humeur festive, et nous sommes restés un peu à l'écart de tous ces gens déguisés pour Halloween. Halloween? C'était pas il y a quelques jours? Et je croyais qu'ici on ne fêtait que le día de muertos? Apparemment pas chez les jeunes. Octavio était tout heureux de pouvoir taper gratuitement dans le bar, et je voyais son état d'ébriété avancer de minute en minute. Il m'incitait à boire, moi aussi, mais je n'avais qu'une envie: rentrer et dormir. Malheureusement, il n'avait qu'une clé, et je n'avais de toute façon plus assez sur moi pour prendre un taxi (il faut dire aussi qu'à 2,50 CHF la course, ça revient vite cher!); j'ai donc dû utiliser tout mon pouvoir de persuasion pour le convaincre de rentrer, à pied, avec moi.
Quoique totalement ivre, Octavio n'en a pas perdu pour autant son savoir ni ses qualités analytiques et pédagogiques, et j'ai eu le droit sur le chemin du retour à une petite leçon sur le "malinchismo". Ce terme, typiquement mexicain, remonte à l'époque où une femme, la Malinche, a aidé Cortés à communiquer avec les Indigènes et lui a ainsi permis de créer des alliances pour défaire l'empire Mexica. Dans le langage moderne, il fait référence à une conduite des Mexicains en faveur de tout ce qui est étranger par opposition à ce qui est mexicain: tout ce qui est étranger est mieux. Selon Octavio, de nombreuses personnes au Mexique se comportent ainsi, et vivent de manière inconsciente ce qui ressemble à un complexe d'infériorité; ainsi, il est persuadé que c'est ma présence, en tant que güera (littéralement "blonde") à l'apparence étrangère, qui a incité les membres de la fête à nous accueillir à bras ouverts. Certes; mais cela ne reflète-t-il pas une simple curiosité? Ne se passe-t-il pas la même chose dans toutes les sociétés dans lesquelles vivent peu d'étrangers, sans que ce complexe intervienne? Je ne sais pas. Ayant grandi dans une ville cosmopolite, dont la population est donc un peu blasée quant aux différences culturelles, il m'est difficile de répondre. Il paraît que le malinchisme est bien plus palpable dans le sud du pays et en Amérique centrale... On verra.

Petit trip fontaine sur le chemin du retour.
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Quand nous sommes finalement arrivés dans son quartier, Octavio m'a raconté quelques anecdotes, du genre: " Il y a quelques mois, un type s'est fait tuer à coups de bouteilles juste devant ma porte, ils l'ont assomé et emmené dans une voiture... Et puis dans cette rue, y en a un autre qui s'est ramassé des coups de couteaux... C'est à cause des Narcotraficants, tu comprends..." Ah ben chouette, merci pour le cours d'histoire régionale. "Et là on va passer dans une zone un peu dangereuse... Mais t'en fais pas, il ne m'est jamais rien arrivé jusqu'à maintenant, ils me connaissent, ils savent que je suis le mec qui écrit et qui a étudié à
Zacatecas, ils me respectent... Mais si par hasard il se passait quelque chose, tu parles en français, surtout, hein!" Très rassurant, tout ça. Ce serait marrant, tiens, de se faire buter durant le jour des morts... Nous sommes évidemment arrivés sans encombres, à 3h du matin, et j'ai pu me faire chauffer une casserole d'eau pour me doucher - parce que non, il n'y a pas d'eau chaude - avant de m'effondrer dans un lit bordé de rose et entouré de poupées de porcelaines, protégée par un beau Jésus blond et sensuel.

Le lendemain, Octavio tenait une méchante gueule de bois; c'est donc seule que je suis partie visiter le centre historique. San Luis, comme Zacatecas, est une ville coloniale, fondée par les Espagnols, qui exploitèrent les mines d'argent de la région dès le XVIème siècle. L'architecture, comme dans les autres villes coloniales, y est imposante et belle, les églises sont taillées dans une jolie pierre rose-orangé et il y a plusieurs grandes places accueillantes. N'empêche que seule, on en a vite fait le tour, et j'ai finalement préféré rentrer et glandouiller sur le net.









Admettez-le, cette photo est fantastique!

Et sinon, des membres de ma famille ont vraisemblablement ouvert un resto à San Luis... Je n'étais pas au courant.


samedi 1 novembre 2008

Zacatecas, ter

Non, je n'ai toujours pas décollé de Zacatecas et oui, je sais que j'ai tout un continent à visiter d'ici juin. Mais hier pour la première fois j'ai commencé à envisager la possibilité de ne visiter qu'un ou deux pays en plus du Mexique - Cuba et l'Argentine, par exemple -, mais à fond, puis de repartir l'année prochaine pour visiter tous ceux que je n'aurai pas pu voir, sans stress. Cela signifierait bien entendu que mes projets d'Islande, d'Inde, d'Australie, d'Europe (oui, c'est une autre envie qui prend forme), de Papouasie et de Pôle Nord devraient attendre encore un peu... Bref, je nage dans le flou absolu concernant mon avenir à moyen terme, et à vrai dire c'est pour moi bien plus une source de contentement que d'angoisse.

Si je suis toujours à Zacatecas, c'est que les deux frères, avec qui je m'entends très bien, me dorlotent à tour de rôle et semblent se relayer pour que je ne m'ennuie jamais en leur compagnie; je me laisse ainsi vivre sans offrir de résistance, et c'est un grand plaisir. Non seulement ils me font découvrir la ville, la bouffe et la vie mexicaines, mais ils m'offrent en outre de délicieuses conversations autour d'un thé (chaud, le thé, parce qu'on se les gèèèèle). Ainsi, j'ai passé l'autre jour quatre heures à parler enfance et relations amoureuses avec Nasul au milieu de la nuit, après qu'il m'eut cuisiné tout exprès des oeufs à la mexicaine (oignons, chili, poivrons, patates et il manquait la tomate). Il m'a prouvé qu'il possédait, en plus d'une bonne capacité d'écoute et des qualités d'un fin psychologue, celles d'une bonne amie dispensatrice de conseils, alliées à sa lucidité de mâle et sa connaissance du fonctionnement de l'esprit masculin mexicain. Un cocktail fantastique et très utile alors que je me retrouve à l'autre bout du monde avec une histoire de mec sur le coeur et aucune copine disponible pour écouter mes divagations!


Côté culture, j'ai assisté vendredi soir à un spectacle de charro, le rodéo mexicain, en compagnie de Carlos. En ce moment se déroule le championnat national, réunissant des compétiteurs et des animaux des 32 états du pays, donnant matière à de nombreux spectacles chaque jour; j'ai ainsi eu droit à un assez bon aperçu, quoique non exhaustif, des diverses disciplines.

D'abord se déroulait le concours d'arrêt: le cavalier lance sa monture au triple galop et doit l'arrêter ensuite le plus rapidement possible. le moment où le cheval plante littéralement ses deux jambes antérieures dans le sable est très impressionnant!

Ensuite, un cavalier devait attrapper un poulin au lasso, par les jambes arrières. Difficile.
Dans le même genre, quoique plus brutal, les hommes devaient ensuite faire tomber un bouvillon lancé à vive allure. Pour ce faire, le type atttrapait la queue de l'animal puis passait sa jambe par-dessus afin de faire pression et désiquilibrer le pauvre animal, qui finissait par se vautrer les quatre fers en l'air. Carlos riait de mon expression atterrée et me disait de ne pas me faire de soucis pour les bestioles. Tu parles! Un des bouvillons a refusé de se relever; après avoir reçu plusieurs chocs éléctriques de la part du staff, il a fini par se mettre debout et par se traîner en boitant jusqu'à la sortie...il finira sans doute en chair à pâté.

Le machin noir qui ressemble à un bouvillon les pattes en l'air, ben c'est un bouvillon les pattes en l'air. Difficile, malheureusement, d'obtenir de bonnes photos.

La partie suivante m'a par contre beaucoup plu: les femmes, par équipes et montées en amazone, galopaient en formant des figures magnifiques sur la piste. Leur costume est très beau.



Et pour finir, nous avons encore eu droit à une demi-heure de barbarie quand les équipes masculines ont dû, chacune son tour, immobiliser un bouvillon. Celui-ci entrait d'abord dans l'arène monté par un homme, puis lorsque celui-ci descendait de son dos, les autres devaient l'attraper par le cou. Quand cela était fait, la bête était traînée derrière le cavalier, tandis qu'un autre devait lui enserrer les pattes arrières au lasso. Le bouvillon chutait alors, et les hommes se précipitaient pour le libérer de ses entraves. Parfois tout ce cirque durait longtemps, et j'étais vraiment mal à l'aise en imaginant les souffrances et la peur du bébé. Le bouvillon de la dernière équipe a refusé de se lever après avoir été attrapé au cou, et les cow boys ont passé un bon quart d'heure à le tirer par la queue et à le piquer avec un bâton électrifié...en vain. Je suppose qu'il devait être blessé ou alors complètement terrorisé. La foule sifflait et se déchaînait, et des cavaliers ont fini par traîner l'animal hors de l'arène. De quoi renforcer mes convictions végétariennes...ce qui est évidemment en parfaite contradiction avec le fait que je mange, chaque jour, beaucoup trop de viande.

La liberation.Celui qui ne s'est pas relevé. Le machin jaune dans la main du type de gauche, c'est le bâton électifié, qui faisait sursauter la bestiole à chaque coup.

Et voici quelques photos de la ville.

La rue du désir...


Oui, j'ai vraisemblablement été un escalier, dans l'une de mes vies antérieures.





Demain c'est le jour des morts, et ça se voit.


Et ça, c'est au restaurant que possède la famille, dans la ville voisine. Il n'y a pas de trucage, un des cure-dents est en équilibre sur l'autre. Je ne sais pas vous, mais moi c'est le genre de choses qui me fascine.
Demain dimanche, je pars pour San Luis Potosí (enfin...si les frères me laissent partir), à quatre heures de Zacatecas puis pour Real de Catorce; mais je reviendrai dans les environs, j'ai un Coréen à voir tout près d'ici.

Qui suis-je?

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Genève, Genève, Switzerland