vendredi 4 décembre 2009

Home, sweet home

J'ai emménagé le premier novembre dans une nouvelle maison, au centre-ville, dans une "privada", c'est-à-dire un espèce de chemin privé. En face de la privada, il y a une école primaire et une secondaire, et j'entends plusieurs fois par jour la musique patriotique qui s'échappe des hauts parleurs, tandis que les élèves gesticulent en rythme dans le préau. A 13 heures, mieux vaut ne pas trop traîner dans le coin: les élèves, en pause, jaillissent de l'école, en uniforme bleu marine, et envahissent la rue, où leurs parents les embarquent dans leurs grosses voitures, et où ils traînent encore longtemps, à se pousser du coude en achetant des bidules à grignoter aux vendeurs ambulants. Au-dessus de la porte de la maison qui est à côté de la nôtre, il y a un autocollant qui proclame: "Ce foyer est catholique, nous n'acceptons aucune propagande protestante ou d'autres sectes. Vive le Christ Roi!", etc. Et la dame de la maison d'en face, que je venais de saluer parce que j'avais remarqué ses jolies lumières, est venue frapper à ma porte pour se présenter et m'inviter se joindre à sa famille pour prier la vierge. Aaah, c'était donc ça, ces décorations! J'ai poliment décliné, jugeant plus prudent de ne pas mentionner mon agnosticisme chronique. Heureusement que cette brave dame n'a pas vu la décoration décadente de notre intérieur, et qu'elle n'a pas croisé nos potes gays...


Ce home sweet home est maintenant (presque) douillettement aménagé, mais j'en ai bavé pendant les dix premiers jours qui ont suivi mon installation. Oups, la proprio avait oublié que l'installation du gaz n'avait pas été faite... Et sans gaz, au Mexique, on est dans le caca: pas de possibilité de cuisiner, bien sûr, mais surtout pas d'eau chaude! Et la douche glacée quand dehors il fait à peine 10 degrés, ça va un jour, deux jours, mais pas dix. En même temps que le gaz, j'ai fini par avoir des placards, que deux ouvriers très sympathiques aux dents pourries sont venus installer. Deux semaines après mon emménagement, Marie, ma collègue française de l'Alliance, est venue me rejoindre, nous avons correctement installé nos nouveaux meubles et suspendu nos rideaux pailletés. Encore quelques jours et nous avions chacune des rideaux à notre chambre: plus besoin de se changer dans la salle-de-bain. Puis il y eut l'épopée de la table du salon que nous n'arrivions pas à obtenir, et puis des chaises qu'il nous a fallu choisir parmi des mochetés hors de prix, et puis il fallait encore courir derrière les mecs qui livrent l'eau potable par bombonnes de 20 litres, parce qu'ils ne passaient jamais quand on le leur demandait... Et puis la semaine passée c'est le boiler qui ne s'allumait plus, et notre fidèle ouvrier (qui passe la moitié de sa vie à bidouiller chez nous) nous a signalé qu'une pièce avait fondu parce que le thermostat de fonctionnait plus et que le boiler ne s'éteignait plus tout seul. Ah, donc le truc chauffait et chauffait sans s'arrêter, c'est ça? Rassurant, très rassurant!
Nous sommes passées par de nombreux moments de découragement et avons pu constater que tout est plus compliqué et plus lent au Mexique qu'en Europe, et que "oui oui, on le fait tout de suite" signifie bien souvent "ouais, on verra si on le fait un jour". On attend encore qu'ils viennent débloquer deux fenêtres qui ne s'ouvrent pas, et il va nous falloir acheter un modem sans fil, parce que le type qui nous a vendu le contrat internet a omis de nous dire qu'il nous entubait en nous refilant un vieux modem câblé. Après ça on songera à toruver un canapé pas cher, mais vu l'état de nos finances, ça risque d'attendre!

Voici Marie...même pas au boulot pour de vrai.




Au bout de trois jours, au moment de tirer la chasse: plus d'eau! La concierge nous a alors expliqué que la pompe qui amenait l'eau jusqu'à notre réservoir ne s'était pas mise en route; elle a chopé un adolescent qui trainait par là, l'a fait monter sur le toit, il a bidouillé quelque chose et les réservoirs se sont remplis. Mais quelques jours plus tard, rebelotte, et cette fois-ci c'est bibi qui s'y est collée, découvrant par la même occasion que le toit de la maison était parfait pour faire bronzette en admirant les collines au loin. Et la troisième fois, j'ai fait monter Marie sur mes épaules pour qu'elle atteigne l'échelle et puisse monter pour tripoter le flotteur qui détecte le niveau d'eau dans les réservoirs et faire repartir la pompe, ce sont les photos ci-dessous. Bon, elle a finalement été réparée, cette pompe, et elle fonctionne! Reste à savoir jusqu'à quand.


On a peint une table en rouge, une autre en doré...



...et le frigo et la cuisinière en rose barbie.
On a trouvé de vieux bustes de mannequins dans une brocante...


...et on en a fait des oeuvres d'art.






Et elle, c'est la vierge de Guadalupe, la vierge officielle du Mexique, qui est apparu à un indigène il y a je ne sais plus combien de siècles, et dont l'effigie est absolument partout. Notre hommage affectueusement ironique au pays... Elle clignotte, c'est d'un kitsch absolu et délicieux.
Samedi emménage Austin, un couchsurfeur que j'ai connu grâce à Fer. Austin est américain du Wyoming (et non pas du Texas, huhu), il dit "aaawesome!!" toutes les deux phrases et il enseigne depuis peu l'anglais dans une école toute proche de l'Alliance. Entre lui et Marie, je suis bien lotie, il y aura vraiment une bonne ambiance dans cette maison; pas comme chez Noriko, qui est un peu déprimante à force d'être déprimée et fatiguée. Marie est un peu frustrée à l'idée de vivre avec lui, elle aurait préféré pouvoir améliorer son espagnol avec quelqu'un qui le parle vraiment, mais moi je suis très contente, je vais pouvoir pratiquer mon anglais au quotidien.
Et sinon, j'ai enfin obtenu mon FM3, le document qui m'autorise à séjourner un an au Mexique et à y travailler! Je vous épargne la description des innombrables tracasseries administratives par lesquelles je suis passée. J'ai pu ainsi faire imprimer mes formulaires pour les impôts, ce qui signifie que je vais dorénavant me saigner pour payer ces derniers, mais que je travaille enfin légalement au Mexique, youhou!

lundi 30 novembre 2009

Talons et vélo


Un ami m'a découpé cette photo, qui est parue dans "La Jornada" d'il y a dix jours. Eh oui, c'est bien moi! La légende dit: "Talons et tatouage à vélo - Combinaison de pédales et escarpins". Apparemment, ce journal publie régulièrement, dans sa rubrique réservée à Aguascalientes, des photos insolites. A Genève, ça ne me serait jamais arrivé, mais ici voir une femme à vélo n'est déjà pas courant, mais si en plus elle porte une jupe et des talons et arbore un tatouage bien visible... J'ai déjà pu remarquer à de nombreuses reprises que j'étais presque considérée comme un phénomène de foire.

mardi 24 novembre 2009

Fête des morts (oui, bon, un peu en retard...)

Il y a tellement de photos que je voudrais poster, tellement de sujets que je souhaiterais aborder! Mais je n'ai simplement pas le temps, et pas internet à la maison en ce moment, pour ne rien arranger. J'aurais voulu vous mitonner un message dans lequel j'aurais expliqué le pourquoi du comment de la fête des morts au Mexique, qui est à cheval entre les cultures chrétiennes et indigènes, mais là il est 22h30, je suis encore au travail et mon estomac gronde furieusement. Tant pis. Voici quand même quelques photos, en vrac, qui datent du 1er et du 2 novembre.


TRaditionnellement, on érige un autel en honneur des morts, qui sont censés revenir parmi nous une fois par an. On leur laisse des fleurs, de la tequila et je ne sais trop quoi d'autre. A l'Alliance, nous avons chacun eu droit à notre petite tête de mort personnelle, c'est-y pas mignon!








Chaque année a lieu à Aguascalientes un festival de calaveras, c'est-à-dire de têtes de mort, lors duquel sont primées les meilleures têtes de mort géantes. Malheureusement, je n'ai pas vu le concours ni les têtes de mort, juste le défilé, haut en couleur, qui clôturait le festival. Impressionnant, mais les images ne lui rendent pas justice. En plus, j'ai la flemme de choisir parmi la cinquantaine de photos que j'ai prises... En voici juste quelques-unes.





Et voici un autel dressé dans le centre-ville.

A cette période de l'année, on mange également des petites têtes de mort en sucre, sur lesquelles on oeut faire inscrire son nom; mais là encore, j'ai manqué le coche.

Désolée pour cette note faite à la va-vite! Bientôt je posterai quelque chose de mieux sur mon déménagement, ma nouvelle maison et tous les déboires que j'ai vécus.

mardi 29 septembre 2009

Une nuit de photo à la hacienda

Ce samedi soir, j'ai suivi un ami, René, à la hacienda que possède un de ses amis, Tito, dans l'état voisin de Jalisco. Tito et René étant tous deux passionnés de photo, nous avons emmené nos appareils, un trépied et deux lampes puissantes, de celles qui se synchronisent avec l'appareil photo et permettent d'obtenir toutes sortes d'éclairages naturels. Nous sommes arrivés à la tombée du jour, et l'endroit m'a tout de suite plu. La famille de Tito possédait jadis tout le village de Los Sauces; mais lorsque le gouvernement décida de répartir les terres de manière plus équitable, entre les gens qui la travaillaient, les parents de Tito furent chassés du village et s'en furent vivre à Aguascalientes. La famille ne possède désormais plus que cette vieille hacienda du milieu du XIXè siècle, et seules les chauves-souris l'habitent encore, et accueillent les visiteurs en tourbillonnant au-dessus de leurs têtes, dans la forte odeur de leurs guanos. Des peintures pieuses s'étalent sur les murs extérieurs, un peu pâlies et écaillées, d'une douceur captivante. Nous avons déballé le matériel, et au travail! J'ai pu prendre quelques photos, mais on m'a surtout demandé de poser, à l'extérieur, sur la terrasse.

Tito, à gauche, et René, installant le matos.







Ni la surexposition, ni mon geste n'était voulu, mais avouez que cette photo est superbe. Illuminée par la lumière divine, désignant la croix!Nous avons ensuite fouillé dans les armoires de la mère de Tito et trouvé cette vieille robe rouge, et c'était parti: "Joue avec tes cheveux", "La bouche plus sensuelle, s'il te plaît", "Tu pourrais danser? Et sauter", etc. Le résultat nous plaît, le contraste entre le rouge et le bleu, entre le fauteuil style années septante et le décor du XIXème...et cette lumière splendide.

Là je sautais, mais ne dirait-on pas que je me fais aspirer vers le haut?


J'ai quand même pu prendre deux-trois photos...

A l'intérieur, ensuite, et sans éclairage artificiel, simplement avec le trépied.

Cette horloge m'a fascinée. Sur cette photo, j'ai quatre bras, mais elle est un peu sombre.
J'ai demandé à Tito de passer ma robe rouge, et je l'ai fait poser sous l'horloge. Bizarre, le résultat, non?
Nous sommes ensuite passés à la salle-de-bain, cracra mais très belle à sa manière, et là ce sont mes idées que nous avons mis en oeuvre, tous les trois; malheureusement, la décence m'empêche de publierle résultat de cette séance, étant donné que nous nous sommes tous trois partiellement dénudés, en tout bien tout honneur. Dommage, ces photos sont les meilleures!
Voici juste les préparatifs.

Finalement, nous avons encore voulu immortaliser la cour intérieur et ses couleurs magnifiques.



Et enfin, voici les clés de la hacienda.Nous sommes finalement rentrés à 3h du matin, très satisfaits de cette nuit photgraphique, et la tête bouillonnant encore d'idées. Et il faudrait amener plus de gens, et puis du maquillage, et des fringues, et des chaussures à talons...pis on pourrait faire prendre des photos dans le jardin, pis faire ça, et ça, et ça... Il est donc probable que nous retournions à la hacienda ce samedi. A suivre!

dimanche 13 septembre 2009

"A dónde vas, güerita?"

J'étais presque arrivée à l'Alliance, encore dix petites minutes de vélo, et à vrai dire j'en avais un peu marre, je voulais arriver. J'avais déjà une bonne demi-heure dans les jambes, la sueur collait mon sac à mon dos, le soleil me forçait à plisser mes pâles prunelles (toujours la flemme de partir à la recherche d'une paire de lunette de soleil bon marché et pas trop moche) et mon iPod m'envoyait des grésillements dans l'oreille droite. Mais bon, la musique était bonne, mon humeur aussi, et j'étais perdue dans des pensées plutôt agréables. J'étais arrêtée à un feu rouge, hésitant entre la voix de velour de Norah Jones et celle de petit elfe de Sophie Zelmani quand j'ai vu, du coin de l'oeil, un cycliste s'arrêter à ma gauche. Du coin de l'oeil toujours, j'ai remarqué qu'il tournait son visage vers moi et que sa bouche remuait. Et merde. L'espace d'une fraction de seconde, j'ai très sérieusement envisagé l'idée de continuer à regarder devant moi et de faire la sourde-aveugle-distraite... Mais mon cerveau a très rapidementc calculé que cette attidude serait immanquablement qualifiée de foutage de gueule, ou plutôt de foutajo de gueula, en mexicain. Comme mes parents ne m'ont pas éduquée comme ça et que je garde encore un tant soit peu d'affection pour mes semblables humains, j'ai, de mauvaise grâce, certes, enlevé mes écouteurs, me suis tournée vers l'homme en question et lui ai demandé d'un ton assez moyennement affable de bien vouloir répéter ce qu'il venait de dire. Et ce fut "a dónde vas, güerita?", ce qui équivaut à peu près à "où tu vas, blondinette?". Güera ou güerita, on m'interpelle constamment par ces sobriquets au Mexique, et cela fait bien longtemps que j'ai appris à ne pas m'en offenser: je sais que les Mexicains ne songent pas à me dégrader, et par ailleurs le tutoiement est tout à fait commun ici. Le type, un petit homme approchant de la quarantaine à la peau très basanée et aux yeux d'une bizarre couleur miel, était souriant et curieux, et je m'en suis tout de suite voulu de ma réponse froide: un soupir, et puis: "Pourquoi?". Cette réponse, elle n'était pourtant pas aussi froide que celle que j'avais en tête et que je me suis retenue de lui sortir: "Ecoute, ça te regarde pas et tu m'emmerdes, là." Avec un "pourquoi?", on fait nettement comprendre à son interlocuteur que sa question est impertinente, et ça permet en outre d'éviter de répondre directement. Le mien, d'interlocuteur, a bien saisi la nuance et son sourire a un peu diminué, mais il n'a pas lâché le morceau pour autant. "Oh comme ça. Tu es une cycliste?".A ce stade, j'étais franchement agacée et j'ai secoué la tête: "Hein? Comment ça, une cycliste? Ben je vais juste...où je vais...à vélo, quoi!"- "Oh, alors c'est juste par hobby?", qu'il m'a encore répondu. Bon sang, et ce feu rouge qui ne passait pas au vert. "Euh ouais, voilà", ai-je laconiquement répondu, regardant hostensiblement vers l'avant pour tenter de communiquer corporellement ce que je n'osais pas lui dire avec des mots: tu me fais chier. Mais ayant, je suppose, vu mes yeux clairs et remarqué un je-ne-sais-quoi de non mexicain dans mon attitude et mon accent (damn!), mon gugus a tenté un: "dou you esepike ineglich?" très vexant, auquel j'ai répondu par un franchement exaspéré et purement mexicain "Hé güey (mec), pourquoi tu me parles anglais, là?!". Là son sourire a tout à fait disparu, et c'est très humblement que ce petit mec sur son petit vélo m'a dit qu'il pensait que j'étais peut-être gringa (américaine) et qu'il s'excusait de m'avoir dérangée, en passant tout à coup au vouvoiement. Remors, malaise. Je me suis sentie honteuse de mon attitude envers lui. Je nous ai vus de l'extérieur, tous les deux: chacun sur son vélo, certes; mais lui le petit ouvrier mexicain pauvre (au Mexique on ne va pas travailler à vélo par plaisir, mais parce qu'on n'a pas l'argent pour s'acheter une voiture) et moi l'Européenne avec son casque et son iPod. Rien à voir. Malgré les apparences, lui et moi, deux cyclistes, appartenions à deux mondes différents et incompatibles. J'ai compris que lui aussi l'avait compris, et qu'il s'était sûrement mépris sur mon attitude, croyant sans doute que je le méprisais, me plaçais au-dessus de lui; et le pire c'est qu'il acceptait et reconnaissait peut-être plus ou moins consciemment cette supériorité supposée: les Mexicains ont en effet tendance à se rabaisser constamment face à l'étranger, et leur conscience des castes et de leur place dans la société est très forte. Seulement voilà, moi je ne méprisais pas cet homme malgré les différences criantes qui nous séparaient; non, moi je voulais seulement qu'on me foute la paix. Il me semble qu'en Suisse, nous sommes beaucoup moins invasifs: en général, on cherche à ne pas déranger les autres. Même si j'éprouvais tout à coup une grande curiosité à l'égard de quelqu'un, il ne me viendrait pas à l'idée de lui parler en pleine rue, et, surtout, je n'insisterais pas si je notais une réaction ennuyée. Chacun est dans sa bulle, je respecte ça. Est-ce la bonne attitude, pourtant? Je passe sans doute à côté de plein de rencontres en me fermant ainsi...mais c'est comme ça que je suis et je crois que cette croûte suisse restera, ce besoin de me fermer aux autres parfois. Est-ce propre aux Suisses? Aux Européens? Ma nouvelle collègue française, Marie, m'a dit que selon elle, en France les gens avaient tout aussi tendance à l'envahissement qu'ici. Vous en pensez quoi?

mardi 18 août 2009

Module 5, unité 2: les loisirs

Comme vous le savez peut-être, j’ai commencé à enseigner à l’Alliance française d’Aguascalientes presque aussitôt rentrée dans cette ville. Au début m’a été confié un groupe le samedi matin, auquel se sont ajoutées, dès la semaine passée, deux heures quotidiennes avec un autre groupe, du lundi au vendredi, le soir. J’ai donc pour l’instant un horaire de travail assez étrange, mais je ne me plains pas ; en revanche, j’attends assez impatiemment d’avoir plus d’heures, normalement dès septembre, histoire de pouvoir cesser de puiser dans mes ultimes réserves d’argent et d’avoir quelque chose à faire la journée. Quoi qu’il en soit, après seulement trois semaines d’enseignement, un constat s’impose : j’adore.
A Genève, j’ai été remplaçante dans le secondaire pendant trois ans, j’avais donc déjà amplement eu l’occasion de me frotter à l’enseignement du français, surtout en 2006-2007, quand j’avais eu ma propre classe toute l’année. J’aimais bien enseigner au cycle d’orientation, mais mes élèves étaient des adolescents forcés à étudier une branche qu’ils n’aimaient la plupart du temps pas, et du coup je me retrouvais souvent épuisée après avoir tenté d’imposer un semblant de discipline pendant deux heures. Mon travail à l’Alliance n’a rien à voir: les élèves que j’ai ici sont adultes, ils se taisent quand je leur dis de se taire, ils sont attentifs, ils ont envie d’apprendre, ils aiment réfléchir sur les différences culturelles qui existent entre leur pays et l’Europe, et en plus ils rigolent aux blagues stupides que je fais à longueur de cours. Si j’ajoute que, pour donner mon cours, je n’ai en général qu’à suivre la méthode très bien faite que fournit l’Alliance, non, vraiment, je vois mal comment je pourrais trouver un boulot plus agréable que celui-ci. Je ne vois pas le temps passer quand j’enseigne.

Mon groupe du samedi vient de passer l’examen de fin de module 5, et je vais continuer le module 6 avec ceux qui auront réussi le test. Sachant que chaque module compte 40 heures, ces élèves ont donc déjà 200 heures de français derrière eux : ils se débrouillent plutôt bien et parviennent à maintenir une conversation simple. Avec le groupe que je vois deux heures par jour du lundi au vendredi, nous avons commencé le module 5, et nous avançons évidemment assez vite, à raison de 10 heures par semaine. Et puisqu’on me l’a réclamé, voici un petit extrait de l’une des leçons que j’ai données :

Nous sommes en train de finir la première unité du module, qui concerne les loisirs, et les élèves ont appris, l’autre jour, à exprimer leurs envies. Nous avons commencé par lire une lettre, dans laquelle les élèves devaient relever les expressions que l’auteur avait utilisées pour exprimer ses désirs. Elle finissait ainsi :

« Je n’ai pas envie de continuer à vivre dans le stress continuel et c’est pour ça que je pense partir un an au Mexique. Je vais chercher un job pour vivre, j’aimerais par exemple donner des cours de français. Tu vois, je suis en pleine crise. Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?
Je t’embrasse,

Judith »

C’est sous les rires que l’élève que j’avais désigné a terminé sa lecture, en substituant « Judith » par « Nathalie ». J’aime beaucoup cette méthode de français, justement parce qu’elle met en scène des situations crédibles et invite à la réflexion et à l’échange.

Un élève m’ayant demandé si on pouvait dire « je t’embrasse » à quelqu’un qui n’est pas son amoureux, j’ai commencé une large digression sur le vocabulaire affectif, et me suis retrouvée à écrire les traductions suivantes au tableau :

Coger= baiser
Besar= embrasser
Abrazar = prendre dans ses bras

« baiser » a beau ressembler à « besar » et provenir du même mot latin, il n’en a plus la même signification depuis plusieurs siècles ! Attention donc à la drague avec un ou une Français(e) : il ne faut pas dire « j’ai envie de te baiser », mais bien « j’ai envie de t’embrasser » ! Et de même, « embrasser » ne signifie pas « serrer dans ses bras ». J’adore comparer les langues entre elles, je suis servie !

La consigne de la deuxième partie de l’exercice était : et vous, avez-vous envie de changer votre routine ? Qu’aimeriez-vous changer dans votre vie ?
Une fois qu’ils ont eu le temps d’y réfléchir, j’ai invité les élèves à s’exprimer, par oral, chacun leur tour. Nouveaux rires quand Silverio, la quarantaine, qui vient en cours avec sa femme Lupita, s’est exprimé, dans son français bancal : « Moi, je voudrais changer ma femme pour deux femmes de 20 années ! » Sous les coups de sa femme, faussement outré, il a expliqué : « Oui, c’est normal, non ? Deux fois 20 ans au lieu d’une seule femme de 40 ans. »

Par la suite, les élèves ont dû donner leur appréciation d’un évènement culturel, concert, film, exposition, auquel ils avaient assisté. En passant dans les rangs et en les écoutant discuter entre eux, j’ai pu constater qu’ils avaient bien su intégrer les expressions que je leur avais fournies en plus de celles qui sont mentionnées dans leur manuel. J’ai ainsi entendu que le match de foot Mexique / Etats-Unis avait été « carrément cool », alors que tel film, vu à la télé, était « nul à chier ». Evidemment, tout cela sonne parfois un peu artificiel, mais je trouve quand même que c’est comme ça, en parlant beaucoup, que j’aurais dû apprendre l’allemand (que je ne parle pas, après neuf ans d’études !), l’anglais et l’espagnol.

Quand un élève parle espagnol en cours, tout le monde l'engueule et lui crie: "chocolaaat!"; il semblerait en effet que mon prédécesseur ait eu l'habitude de les punir en les obligeant à amener du chocolat en classe. Evidemment, personne n'en a jamais amené, nous aurions déjà tous fait une bonne crise de foie s'il fallait tout comptabiliser; mais cela m'a donné une idée. Je rentre à Genève pour les vacances de Noël, et il se trouve que mon pays est justement connu pour son délicieux chocolat au lait... Pourquoi ne pas faire une activité sur le chocolat suisse, et faire étudier à mes élèves un texte sur Lindt et le fameux procédé qu'il a inventé pour rendre le chocolat plus onctueux? Avec, à la clé, une dégustation de vrai chocolat suisse, dont j'aurai rempli mon sac à dos au retour de Genève. Rhâââââ, un simple rayon migros rempli de dizaines de sortes de plaques de choc...j'en rêve la nuit! Et un vacherin Mondor au goût de bois fumé, et une fondue moitié-moitié, et un bon brie aux truffes bien coulant...bouhouhou!

En attendant de me poser enfin à Genève le 21 décembre, j'essaie en tout cas de transmettre mes connaissances de l'Europe francophone et ma passion du français, autant que je peux, et j'en apprends beaucoup en retour sur le Mexique et les Mexicains. J'aime.

samedi 15 août 2009

L'Agropecuario

Jusqu’à présent, j’avais surtout vu d’Aguas, ces dernières semaines, sont côté propre, net et policé et même un peu luxueux ; c’est qu’en plus d’aller faire mes courses, comme tout le monde, dans le grand supermarché près de chez moi où des jeunes filles au sourire coincé vous font déguster des tas de trucs sur fond de musique très forte, j’ai également plusieurs fois poussé jusqu’au gigantesque centre commercial du nord de la ville. Très peu de vélos, un vigile bavard qui surveille les voitures de tout ce beau monde, un Zara fantastique mais où les prix sont les mêmes que chez nous, et un Starbucks où la moindre boisson coûte le tiers de mon salaire horaire. Bien bien ; mais l’autre jour, je me suis enfin décidée à basculer du côté obscur de la force : je suis allée faire un tour à l’Agropecuario. Agropecuario, j’ai cherché dans mon dictionnaire en ligne, c’est à la base un adjectif qui signifie « agricole et de pêche ». J’aurais pu le deviner moi-même, tiens, suis-je bête. J’avais en tout cas déjà plusieurs fois entendu parler de cet endroit, que l’on m’avait décrit comme étant populaire et bon marché : logique, puisqu’il s’agit en réalité de l’endroit par où transitent tous les fruits, légumes, céréales et produits carnés d’Aguascalientes, avant qu’ils ne soient revendus aux détaillants. J’ai donc regardé, sur mon tout nouveau plan d’Aguascalientes – l’ancien a rendu l’âme après quatre mois de consultations bien trop fréquentes -, où se trouvait ce fameux Agropecuario, et me suis rendu compte qu’il se trouvait tout près de l’Alliance française, et que j’étais déjà passée devant ce lieu des dizaines de fois sans m’en rendre compte. Mais en lieu et place de la grande halle couverte et proprette que je m’attendais à trouver, avec sa jolie entrée où aurait été inscrit le mot « Agropecuario », ce sont en réalité des dizaines et des dizaines de petits entrepôts-magasins que j’ai découvert, alignés les uns à côté des autres sur plusieurs centaines de mètres carrés. Après avoir attaché mon vélo à un poteau hors de la zone, je me suis bravement frayé un chemin entre les files de camionnettes, et j’ai pénétré dans l’antre de la bête.
Tandis que je déambulais, paumée, entre les échoppes, j'ai tenté de me composer un air sûre de moi, du genre je suis mère de famille, je viens tout le temps ici et je sais exactement ce que je cherche. Raté. J'ai tout de même attiré l'attention, et ai pu constater, vu le nombre de regards salaces et d'interjections lancées dans ma direction que, d'une part, le lieu est effectivement très popupaire et que, d'autre part, je ne peux décidément pas passer pour la Mexicaine moyenne. Tentant de remonter un peu mon décolleté, j'ai regardé autour de moi: j'étais au beau milieu du département des produits carnés. Fascinée et plus que jamais convaincue que le végétarianisme était le bon choix, j'ai dépassé un camion chargé de gigantesques carcasses de bovins fraîchement dépiautés, un tas d'os auxquels restaient accrochés des morceaux de chair, et qui empestait dans la chaleur d'août. Sortir d'ici. Mais où diable se trouvaient les légumes?? J'ai encore eu droit au spectacle de dépouilles, roses, de boeufs écorchés et suspendus, sans tête, à l'air libre, et ai dû zigzaguer entre les Hidrocálidos chargés des kilos de bidoche nécessaire à nourrir toute la famille, et ai enfin débouché dans la zone des graines et céréales. Aaah, enfin dans mon élément! Euh..quoique en y regardant bien... Je me suis retrouvée devant une bonne quinzaine de gigantesques sacs laissant voir leur contenu des plus variés. J'aurais voulu pouvoir observer à ma guise, mais le vendeur est immédiatement arrivé pour me servir: "a sus órdenes", "à vos ordres". Là j'ai commandé un kilo d'avoine, histoire de l'occuper deux minutes, et ai regardé, indécise, l'immense variété de haricots, de ceux que nous appelons blancs, qui s'offrait à moi. Déjà le vendeur revenait avec l'avoine de mon déjeuner. "Quoi d'autre?" - "Donne-moi 500 grammes de pinto", lui ai-je répondu de la voix sûre de celle qui sait exactement ce qu'elle veut. Ben oui, le pinto, avec sa délicate couleur, rose marbré de blanc, m'a semblé tout mignon. Heureusement qu'il y avait une étiquette au-dessus de chaque sac... "Américain ou national?", m'a alors demandé le vendeur. Argh. Mon cerveau supérsonique a réfléchi en un quart de seconde, et c'est toujours aussi désinvolte que j'ai répondu que je voulais du national. Ouf, mission accomplie; après, il allait encore falloir cuisiner ces pintos, mais au moins j'avais sauvé la face.

J'ai ensuite découvert un magasin rempli de toutes les graines possibles et imaginables, de fruits secs, de lentilles, de riz, et en suis ressortie le sac à dos bien plus lours, mais le porte-monnaie à peine plus léger. La zone consacrée aux fruits et légumes m'a fascinée par son abondance. En plus des nombreuses espèces de pommes et de bananes (vertes, jaunes, à frire), on y trouvait bien sûr tous les fruits que nous nommons exotiques, dont certaines m'étaient inconnues. En matière de légumes, outre ceux que nous connaissons, il y avait en outre des éventaires entiers de nopal, le cactus mexicain, dont on mange la pulpe en tacos ou en salade après l'avoir dépiauté de ses épines (les vendeuses effectuaient ce travail à même le marché), de gigantesque tas de maïs (mais que serait le Mexique sans son maïs?), des sacs entiers de fleurs d'hibiscus séchée, dont on fait des infusions que l'on boit froides et sucrées, sans compter la variété infinie des piments, secs ou non. Le nopal j'ai déjà goûté et je n'aime pas trop, mais je me suis dit, en déambulant entre les stands, que je devrais varier un peu ma cuisine et intégrer plus de piments maintenant que je commence à les supporter, et plus d'ingrédients typiquement mexicains. Après tout, je dois profiter de ce que je vis au Mexique, je ne suis pas du tout sûre d'y rester plus d'un an.

J'ai finalement regagné mon vélo chargée de kilos de nourriture bon marché, satisfaite de mon escapade. Je suis revenue à l'Agropecuario quelques jours plus tard, sans décolleté mais avec mon appareil photo, bien décidée à en tirer d'intéressantes photos; mais je n'étais pas à l'aise et n'avais pas envie de dégainer mon gros reflex, d'entrer dans les bnoutiques et de chercher le meilleur angle de prise de vue. J'ai bien tenté de prendre quelques photos à la dérobées, mais elles ne m'ont pas plu, je les ai effacées. Il faudra donc vous contenter du texte et faire travailler votre imagination!


Ce week-end, je pars fêter l'anniversaire de Quique à Guadalajara, mais je vous prépare un post sur mon travail à l'Alliance française, je le mettrai sans doute en ligne lundi. Bon week-end! :)


Qui suis-je?

Ma photo
Genève, Genève, Switzerland